Session thématique 1

La position de l’Islam vis à vis des Mutilations Génitales Féminines -

Président: M. Mogueh Dirir Samatar, Ministre délégué chargé des Biens Wakfs et des Affaires Musulmanes, Djibouti
Co-Président: Dr. M. H. Khayat, Conseiller Principal du Directeur Régional du Bureau de Méditerranée Orientale de l’OMS
Facilitateur: M. Abdourahman Bachir, Directeur du Ministère des Biens Wakfs et des Affaires Musulmanes, Djibouti
Rapporteurs: - M. Mohamed Ali Issa, Conseiller du Ministre délégué à la Coopération Internationale
- Dr. Ismail Abdel Khalek El Deftar, Consultant de l’Université Al Azhar du Caire, Egypte

Le Docteur M. H. Khayat, Conseiller du Directeur régional du bureau de l’OMS pour la Méditerranée orientale, introduit le Coran en tant qu’émanation de la parole de Dieu, en soutenant que le droit est tout ce qui peut être bénéfique aux hommes. En ce qui concerne les mutilations génitales féminines, dit-il, il faut partir des racines de l'islam pour arriver à savoir ce qui est juste. Dieu a créé l’homme et la femme égaux et responsables ensembles du péché originel. Le Dr. Khayat mentionne qu’il existe un accord général sur le fait que la pratique des mutilations est inadmissible. La question à débattre, donc, est de savoir si l’ablation de cette petite partie de peau qui se trouve sur le clitoris est licite ou non. Du point de vue médical, sans l’évidence scientifique du dommage de ce que l’on appelle « sunna », on ne peut dire que cette pratique est nocive, puisque l’on n’intervient pas directement sur le clitoris.
Abdourahman Bashir, directeur du Ministère des biens musulmans prononce alors le discours de bienvenue.
C’est ensuite au tour d’Ismail Kalek el Deftar qui se dit très content de pouvoir participer à ce débat parce qu’il s’agit d’une question qui mérite d'être débattue, approfondie et sur laquelle il est juste de connaître la vérité. L’islam est clair en ce qui concerne la propriété du corps humain: le prophète a interdit toute forme de mal perpétré contre l’être humain, de même, aucun musulman ne peut porter préjudice à d'autres êtres humains. Selon lui, la mutilation totale est interdite pour les raisons susmentionnées, tandis que la mutilation partielle est légitime bien que non obligatoire. Il y aurait à ce sujet des mentions dans les écritures sacrées ainsi que la manière de la pratiquer.
Mohamed Raafat Othman Darwish prend la parole : “Nous ne pouvons faire de propositions sur l’excision sans faire référence aux paroles du prophète. Il faut mettre en lumière ce qui est et ce qui n’est pas permis par le Coran. Pour ce qui est de l’excision, je ne peux pas dire qu’elle est interdite puisque ce n’est pas écrit dans le Coran. L’homme peut disposer pleinement de tout ce qui se trouve sur la terre à moins que ce ne soit expressément interdit. La circoncision féminine n’est pas expressément interdite par les écritures mais il est bon que l’aspect esthétique de l’organe féminin soit préservé, si elle est pratiquée. Donc si elle est pratiquée, cela doit être bien fait".
Session de l'après-midi.
Ali Hashim Elsaraj, membre du conseil des oulémas du Soudan, dit qu’au Soudan aussi, les mutilations représentent une grande préoccupation et que l’on fait de nombreuses recherches à ce sujet. “Pourquoi – se demande-t-il – les mutilations génitales féminines soulèvent-elles tant de polémiques et non les mutilations masculines? Parce que chez l’homme, il s’agit d’un morceau de peau tandis que chez la femme, on touche au clitoris. Pourquoi devrait-on priver la femme du plaisir? Selon le Coran, nous ne pouvons changer la nature de l'homme, donc comment pouvons-nous accepter de changer celle de la femme? Nous sommes contraires à quelque forme d’excision que ce soit."
Chacun cite des sources différentes sur la légitimité religieuse de l’excision pour affirmer ou non sa licéité, poursuit Elsaraj. Il s’étend alors sur le sens du mot arabe « radis » attribué au prophète qui, selon certains, aurait parlé d'excision, tandis que pour d'autres, dont lui, le prophète, en cette circonstance, aurait fait référence à autre chose. Puisque ces sources ne sont pas sûres, il existe différentes interprétations qui, dans ce cas, s’opposent et animent le débat.
L’islam, conclut-il, est né pour parer les mauvaises coutumes des hommes, dont fait partie l’excision que nous rejetons parce que la nature de la femme ne doit pas être altérée. Il conclut en disant que le prophète n’a fait aucune différence entre les différentes techniques d'infibulation, qui doivent toutes être interdites.
C’est au tour du mufti érythréen Alamin Usman qui affirme que nous ne pourrons dire que l’application de ce rite est un pêché jusqu'à ce qu'on établisse qu'il provoque des dommages au corps des femmes. Le Coran dit que si l’on doute de quelque chose, on ne peut ni l’interdire ni l’imposer ; il faut donc donner la parole aux médecins, eux seuls peuvent interdire ce rite s’il est considéré dangereux.
Les interventions suivantes énoncent des positions très différentes: certains affirment que l’excision « pharaonique » (ndt : ou infibulation) est un délit et doit être durement punie, tandis que pour la « petite » excision, il n’y a pas d’unanimité sur le fait qu'elle soit autorisée ou non. Certains disent que si l’excision était interdite, le Coran le mentionnerait. Quelqu’un dans le public dit que c’est bien la preuve qu’elle est permise et qu’elle était aussi pratiquée au temps du prophète puisque les oulémas l’autorisaient.
Un membre du tribunal de la Charia de Djibouti rétorque à ceux qui tentent d'interdire l’excision : selon lui, ils se trompent puisque la circoncision masculine et féminine sont prescrites toutes deux par l’islam. Le Coran impose 5 devoirs à l’homme et à la femme (dont le fait de soigner sa barbe et de se couper les poils). Puisqu’il s’agit d’une sunna qui concerne les hommes et les femmes, l’excision est certainement légitime. Certains disent qu’elle n’est pas obligatoire, mais c’est faut. Puisqu’il n’y a pas d’unanimité sur ce sujet, on ne peut absolument pas affirmer qu’elle ne peut être pratiquée.
Un autre religieux affirme: « Nous nous reflétons tous en une nation islamique, selon laquelle Dieu ne considère pas la femme comme un citoyen de série B et dit que nous devons la protéger. Je vous invite à considérer le danger qu’elle représente puisqu’elle est pratiquée avec des instruments non stérilisés et est donc dangereuse ».
Un imam d'un village de Djibouti invite tout le monde à se laisser guider par Dieu et à suivre la sunna. L’islam n’approuverait jamais la brutalité des mutilations et ne l’accepterait que dans la mesure où elles n’abîment pas le corps de la femme. L’islam n’est pas contre l’excision, mais met une limite précise à cette pratique. Laissons donc aux femmes le droit de décider s’il faut ou non la pratiquer.
Un expert en doctrine et philosophie souligne alors la différence entre la circoncision masculine et féminine: tandis que la circoncision masculine se fonde sur des nécessités cliniques, la circoncision féminine n’a aucune justification et limite, en outre, le plaisir sexuel.
Enfin, les femmes présentes commencent à prendre la parole et expriment toutes des positions contraires à toute forme d’excision. Elles affirment que le problème de l’excision concerne bien plus les femmes que les hommes et qu’il faudrait donc laisser décider les femmes elles-mêmes.
On souligne qu’il y a des pays islamiques qui n’appliquent pas ce rite, il s’agit donc plus d’une coutume africaine qu’islamique. Certains, en s’adressant aux médecins présents dans la salle, se demandent quelle est la différence entre les différentes techniques de mutilation et ce qu’il y a lieu de faire.
Après cette dernière intervention, le modérateur annonce que des images de mutilations sont prêtes à être projetées et demande au public s’il est d’accord pour qu’elles soient montrées. La salle se lance dans un débat afin de savoir qui est favorable ou qui est contre, puisque, réplique-t-on, il n'est pas acceptable de montrer les parties intimes d'une personne adulte. Toutefois la majorité est d’accord pour la projection des fameuses images.
Les dernières interventions de mercredi:
Selon certains, l’élimination de toute forme d’excision est imposée par l’occident. Il faudrait protéger la société islamique des conditionnements de l’occident et, de manière provocante, on pose la question de savoir si les occidentaux accepteraient l’imposition de la circoncision masculine puisqu’elle est suggérée par des raisons d’hygiène. Des voix en faveur de l'excision s’élèvent parce que la loi islamique le demande.
Jeudi matin
Le modérateur présente deux médecins qui exposent, à l’aide de photographies, les résultats des recherches qu’ils ont menées.
Carlo Astini, Médecin-Chef de l’Hôpital de Balbala à Djibouti, affirme que le problème est plus grave qu’on ne le pense. Il explique les différences entre ce que l’on appelle la sunna et l’excision pharaonique. Les dangers sont nombreux: la femme qui la subit n’est pas anesthésiée, on emploie des couteaux non stérilisés, il existe un danger d’infection (voire du SIDA), l’accouchement est plus difficile et la mortalité des nouveaux-nés de mères infibulées est plus élevée. Du point de vue médical, il n’existe aucune raison de pratiquer aucun type d’excision.
Un deuxième médecin commence son intervention en se demandant les raisons de la diffusion de cette pratique. Existe-t-il des motifs religieux? La jalousie de l’homme? L’ignorance? La véritable raison, dit-il, est la jalousie de l’homme. En 1982, le gouvernement de Djibouti a décidé d'interdire l’infibulation et de laisser la sunna. Pourquoi est-ce qu’aujourd'hui, en 2005, nous discutons encore de la légitimité de l’excision pharaonique?
La santé de la femme est importante pour la société. Il faut cesser de pratiquer toute forme de mutilation parce que cela provoque des complications durant le cycle et durant l’accouchement. Le problème de la sunna est qu’elle est effectuée à la maison, en conditions hygiéniques précaires. On ne peut avoir aucun contrôle. Certaines femmes pensent parfois pratiquer la sunna et, en revanche, coupent trop loin et mal en causant des dommages ultérieurs.
Le Dr. M. H. Khayat reprend la parole pour rappeler qu’on est déjà d’accord sur le fait que la pharaonique est un crime et doit être punie. Il faudrait donc revenir sur le véritable point en question, c’est-à-dire la légitimité de la sunna.
Le matin du jeudi 3 février s’achève par d’autres interventions, dont celle de Madame le Ministre Hawa Ahmed qui, parlant au nom des femmes qui refusent toute forme d’excision pour leurs propres filles, demande à haute voix que la question soit prise en considération du point de vue féminin et suggère que ce soient les femmes elles-mêmes qui décident. « Nous, conclut le Ministre, nous aimons et respectons notre religion, mais nous nous refusons à pratiquer des mutilations qui, selon les discussions qui ont lieu ici, ne peuvent être justifiées avec certitude par la religion.»
Lors des dernières interventions de la session, d’autres femmes demandent aux religieux de donner des preuves irréfutables de la nécessité de pratiquer l’excision, sans quoi elle reste, pour elles, une pratique inutile, quand bien même non dangereuse. On pose par exemple la question de savoir si le prophète a pratiqué l’excision sur ses propres filles.
Une représentante de Guinée souligne que dans son pays, le rite est pratiqué par des musulmans, des chrétiens et des animistes. Dans d’autres pays musulmans, il n’est pas pratiqué ce qui réfuterait la base religieuse des excisions.
Fin des interventions
Au terme des interventions, on n’est, de toute évidence, pas parvenu à un consensus sur le oui ou le non à l’excision, cependant la table de la présidence se retire pour délibérer.
Dans l’après-midi, le ministre Samatar revient avec la déclaration qui doit être lue en session plénière. Cette déclaration est une récusation forte et décidée de la pratique de la mutilation dite pharaonique. A cette annonce, certains ouléma (ceux qui s’étaient déclarés en faveur de l’excision) interviennent en exigeant la mention de la non opposition des présents à la pratique de l’excision. Après un débat houleux, le ministre accepte d’insérer un paragraphe supplémentaire qui précise qu’actuellement, vu les conditions hygiéniques dans lesquelles elle est pratiquée, on refuse l’excision. Ce rite ne sera permis que lorsqu’il pourra être appliqué dans des conditions qui n’occasionnent pas de dommages au corps de la femme et pratiqué par des spécialistes et des chirurgiens.